
Nous nous sommes assis sur les restes de ce qui était un des murs de la maison. Je l'ai regardé et j'ai vu son regard éteint qui fixait sans les voir les jambes qui dépassaient des gravats. J'avais tout fait pour éviter ça, et le pire c'est que je pensais sincèrement avoir réussi. Mais voilà, ils ne lâchent jamais; Même si les années passent, ils n'oublient pas, car le temps n'a pas d'importance pour eux. Ils en ont à revendre.
-Qui a fait ça ? Il me regarde, complètement abattu, ses yeux vides emplis de larmes et la voix brisée.
Comment lui expliquer ? Comment lui dire que tout cela est une longue, très longue histoire, commencée 29 ans plut tôt alors que j'étais encore un jeune homme plein d'allant qui croquait la vie sans se soucier du lendemain.
-Tu sais qui c'est n'est-ce pas ?
Sa voix s'est raffermie, le débit est plus posé, et le ton accusateur. C'est vrai qu'il a grandi, je le voyait toujours avec mes yeux de père sans prendre conscience qu'il n'était plus l'enfant que je tentais de protéger à tout prix. J'ai éludé ses questions, sa mère aussi d'ailleurs, et maintenant elle gît devant nous. La chance, si l'on peut dire ainsi, a fait que la maison en s'écroulant a recouvert son corps. Sinon on pourrait voir qu'il manque la tête, ou qu'elle a été coupée au niveau du cou. C'est ainsi, qu'ils font, depuis toujours. Le modus opérandi n'a pas changé, pourquoi d'ailleurs, il fonctionne depuis des siècles.
-Tu le craignais, c'est pour ça que tu ne voulais pas répondre.
-Je l'ai toujours craint, depuis le jour ou j'ai rencontré ta mère.
-Maman aussi savait ?
-Oui, nous avons toujours fait en sorte que tu ne te poses pas de question, nous pensions leur avoir échappé.
-Mais à qui ?
-Je crois qu'il vaudrait mieux que je te raconte tout depuis le début, j'aurais préféré éviter, enfin j'espérais pouvoir l'éviter mais comme tu vois...
D'un geste large je montre l'étendue des dégâts, le corps sans vie de sa mère, la maison écroulée et ravagée par le feu, le bétail massacré avec une cruauté innommable et le chien éventré pour avoir voulu donner l'alerte.
-Papa, hurle-t-il.
-Oui mon fils, mais c'est tellement vieux tout ça. Laisse moi remettre de l'ordre.
-Mieux vaut ne pas trainer, ils vont peut-être revenir terminer le travail.
-Pas de danger, ils savent que c'est à mon tour de les chercher maintenant. S'ils avaient voulu nous tuer tous, ils seraient venus cette dès la tombée de la nuit, alors que nous étions réunis. D'ailleurs je ne les sens pas aux alentours.
-Pourquoi alors ?
-Pour s'amuser, le jeu. Ils s'ennuient tu sais, alors le moindre prétexte est bon à prendre pour se divertir.
-Mais qui "ILS"
Je reste un moment à réfléchir, comment expliquer à quelqu'un, une personne que l'on chérit plus que tout, que son monde va s'écrouler, que tout ce à quoi il croyait n'existe pas.
-Tu as raison, il est temps maintenant. Mais dis toi que ce que tu vas entendre dès lors va changer ta vie à jamais.Oublies tout ce que tu crois savoir, toutes les vérités que tu pensais immuables, tout ça fait partie du passé dorénavant, d'une vie qui va s'évaporer en même temps que tu vas entendre ton histoire.
-A ce point ?
-Bien au delà de ce que tu pourrais imaginer.
-...
-Voilà, tout a commencé par une histoire d'amour, un amour fou entre ta mère et moi. Nous étions jeunes et désoeuvrés, insouciants et surtout inconscients. Il faut savoir qu'à cette époque nous avions été approchés par un groupe de fêtards qui passaient leurs nuits à boire et à s'amuser. Nous ne nous connaissions pas,ta mère et moi, mais dès la première fois, nous nous sommes sentis attirés l'un vers l'autre. Mais voilà, les choses n'étaient pas prévues ainsi. Nous avions été recrutés, pas invités. Flora était pour Enoch et moi pour Delith, les noms déjà auraient du nous alerter, mais à 20 ans, qu'est-ce qui a de l'importance ? Toujours est-il que nous nous sommes aimés, en cachette, ce ne fut pas bien dur, nous avions la journée pour nous. Cela aussi aurait du nous mettre la puce à l'oreille, mais nous étions amoureux. Et puis est venue l'heure de l'initiation. Nous allions entrer dans le clan, alors que nous n'étions que des pièces rapportées, un grand jour pour nous. Nous devions nous déclarer à l'issue, mais hélas nous ne savions pas où nous avions mis les pieds. Quand nous les avons vu entrer, le visage figé, nous avons compris que nous avions fait une erreur. C'est maintenant que l'histoire commence, c'est maintenant que tu dois oublier tout ce en quoi tu as cru. Vois tu, le monde n'est pas ce que tu crois, l'église parle du Diable et des démons, mais la plupart de ses serviteurs en ignorent l'existence, ils se contentent de relayer le discours officiel sans aller plus loin. Mais ils existent, pas comme tu pourrais le croire, diablotins et succubes, mais vampires, loup-garous et autres fantômes.
-Et puis quoi, les lutins et les trolls ?
-Tu veux savoir ou pas ?
-Oui mais...
-Pas de mais, je te l'ai dit, tout ce que tu croyais est faux, alors contente toi d'écouter.
Le sang m'est monté à la tête, le contrecoup sans doute, voir ma femme allongée là par terre, la tête emmenée comme butin, fait remonter la rage que je tente d'enfouir. Je respire un moment, et je reprend.
-J'en étais aux vampires, une race qui existe depuis la nuit des temps. Nul ne sait exactement comment ils ont débuté leur existence, mais voilà, maintenant ils sont là. Donc ce jour là, c'était notre tour, ils auraient pu le faire de force, mais de temps en temps, pour compléter un groupe, un clan, ils choisissent parmi la population une ou des personnes qui pourraient faire l'affaire. Il faut dire que notre insouciance et notre envie de débauche parlaient pour nous. Nous étions jeunes, mais pas vraiment innocents, quand Enoch a commencé à parler, nous avons vite compris, sans nous concerter, que la seule façon de ressortir de la pièce en un seul morceau était d'accepter en ayant l'air de n'avoir attendu que cela toute notre vie. Je me souviens encore de la terreur qui s'installait en moi tandis que le maitre nous expliquait notre nouvelle vie future. Enoch la ressentait aussi, on peut..
-ON ?
-Laisse moi finir. Oui on. Je t'ai dit que notre seule chance de sortir vivant de la pièce était d'accepter. Alors nous avons accepté, nous nous aimions, et dans ces cas là, rien ne compte que le fait d'être ensemble. Et c'est là que ça se complique. Comme je te l'ai dit, nous nous sommes aimés, et ce qui devait arriver arriva. Ta mère était enceinte. Vois tu , le rite consiste à se faire boire le sang par celui qui doit vous transformer, et juste après le coma vous saisit comme un soir d'hiver par une journée sombre. Au réveil, le maitre est là qui à son tour nous fait boire son sang en nous expliquant que nous avons vu notre dernier lever de soleil. Mais voilà, ta mère a bien bu le sang, mais la vie qui naissait dans son ventre a partiellement gommé les effets du rite. Elle était devenue vampire, mais seulement à moitié. Elle avait la jeunesse éternelle mais pas la crainte de la nuit. Moi par contre, je n'ai pas bénéficié de sa grâce. Je suis devenu vampire à part entière, Lilith avait fait de moi sa moitié. Mais comme je te l'ai dit, nous nous aimions, et cela a été plus fort que tout. Nous avons décidé de nous enfuir, loin d'eux, car nous ne pouvions révéler son état. Alors nous sommes partis, un matin à l'aube, loin, le plus loin possible. Nous savions qu'ils se mettraient à notre recherche et qu'ils nous retrouveraient si nous faisions la moindre erreur. Alors nous avons voyagé, de pays en pays, pour brouiller notre piste. C'est pour ça que nous ne restions jamais longtemps au même endroit, notre survie était à ce prix. Et nous avions réussi, enfin nous le pensions, tant de temps sans signe précurseurs. Et puis j'ai fait une erreur, une toute petite erreur, mais suffisante pour les remettre sur nos traces.
-Quand ?
-Oh, tu ne dois pas te souvenir, une foire il y a longtemps. Un forain qui faisait un tour et qui promettait une récompense à qui arriverait à le contrer. Tu étais jeune à l'époque, et comme tout les pères j'ai voulu voir briller dans tes yeux la fierté d'être mon fils.
-La foire de Briganne ?
-Tu t'en souviens, au moins ce n'était pas pour rien.
-Oui, la baguette à rattraper.
-C'était un piège, je l'ai su dès que je l'ai fait. Un piège dans lequel seul un vampire pourrait tomber. Pour réussir, il fallait être un vampire, ce que j'étais. Mais bon, que n'aurais je fait pour voir briller dans tes yeux cette lueur. Voilà le pourquoi, le temps ne compte pas pour eux, nous étions partis, et cet affront ne pouvait se payer que dans le sang. Personne ne leur échappe. Ils ont appris ce tour à cet homme, en lui disant bien que si quelqu'un le réussissait, il faudrait les avertir aussitôt. Ce qu'il a du faire, comme l'aurait fait n'importe lequel des dizaines et des dizaines d'hommes à qui ils ont appris ce tour à travers le monde.
-Mais ils auraient pu vous laisser, après tout tu étais vampire aussi, tu ne pouvais pas les trahir !!!
-Les choses ne sont pas aussi simples, ta mère était pour Enoch et moi pour Lilith, sans compter le fait qu'elle était enceinte, je ne sais comment ils l'ont appris. L'enfant, toi, ne devait pas voir le jour et encore moins survivre. Ton pouvoir une fois qu'il sera révélé, sera infiniment plus grand que celui qui t'a créé par l'intermédiaire de ta mère, et ça, il n'en est pas question pour eux. Le danger est trop grand, il n'y a pas d'esprit de race chez les vampires, ils nous sont supérieurs et quelque soit les évènements, ils domineront toujours. Et si un peu prendre la tête, il la prend et se déclare maitre suprême.
-Mon pouvoir ?
-Oui mon fils, nous voulions pour toi une vie normale, si nous avions pu nous ne t'aurions rien révélé . Tu aurais vécu comme les hommes au milieu des hommes, tu aurais grandi, te serais marié, aurait eu des enfants et serais mort comme tous les gens de ta race. Mais la donne a changé, ton instinct vampire va prendre le dessus, surtout quand je t'aurais fait muter. Tu vas vouloir aller à leur recherche, je pourrais t'aider, c'est assez simple, les vampires sont très sédentaires s'ils restent discrets. Mais pour cela, il te faudra passer une ultime épreuve; La plus dure qui soit donnée de passer à un être humain, ce que tu es encore.
-Je la passerais, mère m'a donné la vie, sans elle je n'existerais pas. Personne n'avait le droit de la traiter ainsi. Si sa mort est le début d'une nouvelle vie, je l'accepte. Quelle est cette épreuve ?
-Vois tu, il te faudra boire le sang d'un vampire, qui l'accepte. En connais tu ?
Son visage passe de l'incompréhension à l'horreur quand il comprend. Toutes les émotions le traversent tandis qu'il réalise ce qu'il va devoir faire.
-Mais je ne pourrais pas, tu es mon père !!! Tu m'as donné la vie, protégé durant toutes ces années, j'en suis incapable.
-C'est la seule solution, tu ne peux partir sans être transformé, ta capacité à vivre le jour ne suffira pas. La nuit leur appartient, et tu ne survivras pas longtemps. Il savent qui tu es, tu représentes un trop grand danger pour eux, enfin pour le maitre, un fois mort, les autres te suivront. C'est pourquoi tu dois le faire, moi ils me sentiront à deux lieux à la ronde, pas d'effet de surprise, des pièges à déjouer sans cesse. Tandis que toi, ils ne te connaissent pas. Ils comptent sur le désir de vengeance, sur le fait que je voudrais venger ta mère...
-Et tu ne le veux pas ?
-A quoi bon. Vivre sans elle ne m'intéresse pas. Elle a été ma raison de vivre durant toutes ces années; La vengeance ne m'apporterait rien, hormis un certain soulagement. Mais à vrai dire, j'ai envie de la rejoindre maintenant. Tant d'années passées à ses côtés, je ne pourrais plus vivre sans elle.En 29 ans j'ai vieilli, pas elle. Sa beauté est restée telle que le premier jour où nous nous sommes rencontrés. Des années à ne sortir qu'à la nuit tombée pour moi, à inventer mille excuses quand par hasard un voyageur de passage demandait à me voir. Tu comprends maintenant pourquoi je n'étais jamais là le jour. Je n'étais pas loin, je dormais au fond d'une grotte que j'allais rejoindre à l'aube. Et la nuit, je veillais. Nous nous étions partagés la tâche, moi le soir venu et ta mère au lever du soleil.Mais notre a perduré néanmoins, de plus en plus fort. Des années de bonheur... Anéanties en à peine quelques dizaines de minutes.Je devais t'abandonner et me lancer à leur poursuite, mais je ne veux pas. Ils n'attendent que ça, que je me rue à leur recherche et tombe dans leur piège. C'est pour ça que tu dois le faire mon fils. S'il doit y avoir vengeance, elle sera tienne, ta fureur et ton pouvoir la rendront implacable.
-Mais papa...
-Assez tergiversé mon fils, fais ce que tu dois faire. Je t'aime, je t'ai toujours aimé, comme ta mère, mais il est temps que tu fasses ton chemin. Et il passe par la mort d'Enoch et de Delith, Ils sont seuls responsables de ce qui est arrivé.
-Mais je ne peux pas
-Je sais, c'est pour ça que je t'ai dit que cette épreuve était dure, la plus dure qui soit. Mais c'est la seule qui puisse être.
Il me regarde, ses yeux reflètent toute la tristesse du monde, mais les miens l'encouragent. Tuer son père pour naitre n'est pas chose facile, c'est même ce qui est de plus horrible. Mais voilà, sans cet acte, il est comme un enfant au milieu des loups affamés, une proie facile dont le sacrifice aura été vain et stérile. Dans son esprit mi humain mi vampire, il pense qu'il pourra changer les choses, faire en sorte que tous vivent en harmonie. Pauvre enfant, mais à quoi bon lui dire... Pour l'instant seule compte ma rage et mon envie de voir Enoch et Delith éventrés et réduits en cendres, mais je dois cacher ce sentiment. Je sais que je pourrais peut-être y arriver, mais que pour lui, ce sera beaucoup plus facile. L'effet de surprise et surtout sa force ne leur laisseront aucune chance.
-Mais tu va mourir.
-Je suis déjà mort, mon coté créature de la nuit maitrise mes émotion, mais à l'intérieur tout mon être hurle de douleur et de rage. C'est pour ça que nous avions été choisis par un mâle et une femelle, la solitude est longue dans l'éternité.
Pour la première fois de notre vie, nous parlons de vampire à vampire. Les mots n'ont plus d'importance, nos esprits sont en communion. Nous parlons longuement, les larmes coulent, pour lui c'est normal, mais pour moi j'aurais cru cela impossible. Et pourtant,le dialogue dure des heures, jusqu'à ce que le ciel se teinte de gris, annonciateur de l'aube. Nous nous disons tout ce que nous n'avions jamais osé évoquer, enfin surtout moi. Je l'informe, des lapins , chevreuils et autres mammifères qu'il devra tuer pour se nourrir pour pouvoir se déplacer sans informer les autres de ses déplacements comme je l'ai fait durant toute ma vie. Il me remercie pour ce sacrifice, sachant combien il m'en a coûté, et me jure de faire pareil tout au long de sa vie. Mais je sais, qu'une fois qu'il aura goûté au sang humain, il lui sera difficile de s'en passer, que tout son corps le réclamera et qu'il souffrira les affres tant qu'il ne l'aura pas rassasié. Sauf s'il est fort , très fort, bien plus fort que moi qui n'en ai jamais goûté mais qui quelque fois, en voyant une poitrine dénudée un soir d'hiver mordait sa main pour ne pas assouvir son besoin. Je me souviens de Flora soignant mes blessures en me réconfortant, des plaies qu'il croyait dues aux travaux et qui me rappelaient à chaque fois que je n'étais pas comme les autres. Nous avons parlé, et parlé. Mais à la fin, venait l'inéluctable, que nous retardions l'un et l'autre.
-Il est temps mon fils. Ces mots me faisaient mal mais me réchauffaient le coeur. Mon fils, ma raison de vivre, celui pour qui nous avions tout sacrifié.
Il me regarde, ses yeux déjà ne sont plus les mêmes, l'envie et le besoin le disputent à la filiation, mais un dernier regard lui montre que je suis prêt. Je dénude mon cou, et tandis qu'il se penche vers moi pour se transformer, je ressens l'appel de Flora pour la rejoindre...
Les premiers rayons du soleil touchent mon corps à peine vivant tandis qu'il s'éloigne sans se retourner, comme je lui ai demandé. La douleur le dispute au bonheur de voir l'astre du jour que j'avais fui durant tant de temps.Lilith avait tort, j'ai revu le soleil. Et pour la première fois depuis des lustres, des larmes perlent au coin de mes yeux mi clos tandis que mon enveloppe charnelle s'embrase.
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